Responsabilité sociale, reporting, et efficience

typewriter-801921_1280Le vendredi 7 avril, j’ai eu le plaisir d’être invité par mes collègues responsables du CAS Développement durable post-2015, pour un brown bag lunch. Il s’agissait d’une présentation d’Esther Bares qui est en charge, entre autres, du reporting RSE chez Novartis.

La présentation visait à introduire la Global Reporting Initiative aux participants du CAS, et leur expliquer comment s’y prendre pour rédiger un rapport, tout en mettant l’accent sur certains challenges pouvant être rencontrés au cours du processus. Une présentation très intéressante!

Sans revenir sur toute la présentation, j’aimerais soulever et réagir à quelques points abordés au cours de ce brown bag lunch.

Esther Bares a semblé apprécier qu’au fil des versions, les lignes directrices de la GRI sont devenues de plus en plus complètes, avec de plus en plus d’informations à fournir. Selon elle, c’est signe que les attentes des parties prenantes sont de plus en plus prises en compte. Elle nous a aussi montré les nombreux cadres de reporting existant en sus de la GRI (CDP, UNGC, IIRC, etc.), et expliqué en quoi un rapport GRI bien construit permet de répondre plus facilement aux exigences de ces autres cadres. Enfin, répondant à la question d’un participant, elle nous a expliqué que la préparation du rapport occupait plusieurs personnes à plein temps pendant 3 à 4 mois. Tout cela m’amène sur un thème récurrent, celui de la « questionnaire fatigue ».

Certes, c’est une bonne chose que les rapports soient de plus en plus complets. Mais peut-on seulement imaginer la quantité d’information demandée par toutes ces parties prenantes que sont la GRI, le Global Compact, etc.? Les entreprises semblent se plier à toutes ces demandes. De peur d’être mises au pilori en cas de refus? Les entreprises ne devraient-elles pas pouvoir dire « non »?

Et que dire de la quantité de personnes mobilisées pour la seule rédaction du rapport? De 3 à 5 personnes à temps plein sur ce projet, pendant un trimestre, sans compter les heures passées par les collaborateurs d’autres départements (finance, RH…) dont l’aide est requise ponctuellement pour la collecte d’informations. Quand on sait la taille restreinte des départements CSR – quand ils existent – au sein des entreprises, cela semble monstrueux. Ce sont assurément des personnes talentueuses, qui pourraient être utilisées à d’autres projets stratégiques, plutôt qu’à la collecte d’information.

Je crois que la responsabilités sociale en est vraiment arrivée à un point où l’on doit parler non seulement de consolidation, mais aussi de simplification et d’efficience.

Le second point que je voulais soulever concerne une réponse apportée par Esther Bares à une question qui lui a été posée. Un participant voulait savoir comment « piéger » une entreprise sur la base de son rapport, comment trouver des informations qui pourraient servir de critiques. Notre conférencière a suggéré de chercher dans les notes de bas de page, dans les petits caractères. The devil is in the details, nous a-t-elle dit. We can agree to disagree, répondrais-je. S’il n’est pas injustifié de procéder de la sorte, j’ai plutôt tendance à penser que ce sont dans les non-dits, dans les informations manquantes, dans les blind spots, qu’il faut chercher.

Dans le cadre précis d’un rapport GRI, il s’agit de se référer aux principes de matérialité – les thématiques abordées sont pertinentes pour l’entreprise et pour ses stakeholders – et d’équilibre – des informations « négatives » figurent également dans le rapport. Il est vrai que cela demande plus de travail, plus de recherches. Peut-être même de mener une analyse de matérialité parallèle. Bref, mon avis est que pour pouvoir critiquer un rapport GRI, c’est principalement sur ce qui n’y figure pas qu’il faut s’appuyer.

En définitive, une présentation très intéressante et ayant suscité de nombreuses réactions et réflexions. Merci à Esther Bares et aux organisateurs du CAS Développement durable post-2015!

Blog Responsabilité sociale: 6 ans

gift-1420830_1280C’est aujourd’hui, samedi 11 mars 2017 que ce blog fête ses 6 ans. Une belle aventure, comme j’aime à le rappeler.

Ce blog s’est depuis peu agrémenté d’une newsletter, son nom de domaine a changé. Bref, il a bien évolué au cours de derniers mois.

Mais d’un autre côté, cet article – qui n’en est pas vraiment un – est le premier depuis Noël 2016. Près de 3 mois, une éternité alors qu’il fut un temps où je publiais presque toutes les semaines!

Les explications à cela sont nombreuses. Moins de temps, évidemment. Mais j’ai pour habitude de dire que « ne pas avoir le temps », ça n’existe pas. On a toujours le temps. Mais on choisit de le prendre ou non.

J’ai concentré mes efforts ces derniers mois sur la consolidation d’acquis professionnels. Avec un certain succès jusque là, admets-je en toute humilité, mais cela demande beaucoup.

Je n’en demeure pas moins désireux de continuer mes activités sur ce blog! Mais j’aimerais peut-être les ouvrir un peu plus. « Râtisser » plus large? Accueillir des auteurs invités? Je ne sais pas encore.

Peut-être aurez-vous des suggestions?

Merci pour votre fidélité!

Belles fêtes de fin d’année 2016!

chocolate-santa-claus-490825_1280Nous voici arrivés à la fin de l’année, une de plus pour ce site. Je n’ai pas pu publier autant d’articles que j’aurais aimé, souvent par manque de temps. L’année a été chargée, sur un plan professionnel tout autant que personnel, toujours pour de bonnes raisons! Les projets ont été très variés! J’ai encore récemment eu le plaisir de donner un cours à des étudiants en Master à l’Université de Genève, sur la responsabilité sociale bien sûr.

Une petite note pour cette fin d’année. J’ai été interviewé par mon ami Gus, à propos de la responsabilité sociale dans le milieu des jeux de société. Un sujet intéressant – à mon avis – qui m’a fait réfléchir, notamment en termes de business model.

Je vous laisse donc, pour 3 semaines car je pars au Cameroun jusqu’à la mi-janvier!

Je vous souhaite à toutes et à tous de très belles fêtes de fin d’année!

Interview – Yvan Maillard Ardenti, sur l’initiative pour des multinationales responsables

Aujourd’hui, nous rencontrons Yvan Maillard Ardenti, qui travaille comme Chargé de programme Entreprise et droits humains chez Pain pour le prochain. Yvan est également consultant en gestion durable chez evolutio.conseil et chargé de cours dans plusieurs hautes écoles de gestion et universités. Auparavant, il a travaillé comme analyste d’entreprise et conseiller en investissement durable pour Inrate SA, une agence d’évaluation de la durabilité. Il est membre des comités de Transparency International Suisse, de Label STEP pour des tapis équitables et des Artisans de la Transition. Yvan détient un master en sciences environnementales de l’Ecole polytechnique fédérale de Zürich (EPFZ).yma

Yvan, peux-tu nous dire quelques mots sur toi et ton rôle par rapport à l’initiative pour des multinationales responsables?

Je travaille comme Chargé de programme “Entreprises et droits humains” chez Pain pour le prochain. Mon rôle pour l’initiative consiste entre autres à expliquer l’opportunité que présente l’initiative à des entrepreneurs et des chefs d’entreprises afin d’obtenir leur soutien. Nous souhaitons avoir le maximum de voix d’entrepreneurs qui soutiennent l’idée que les droits humains doivent faire partie de tout bon modèle d’affaires.

Le texte de l’initiative prévoit l’introduction dans la loi d’un devoir de diligence des entreprises. Elles devront donc garantir que leurs activités ne violent pas les droits humains et ne portent pas atteinte à l’environnement. Ce devoir de diligence vise-t-il davantage à rendre les entreprises proactives, ou au contraire, vont-elles plutôt devoir corriger des problèmes en leur sein et chez leurs fournisseurs?

Notre initiative a clairement une forte dimension préventive. L’obligation de devoir de diligence servira d’encouragement pour les entreprises à faire une analyse sérieuse de leurs risques en matière de droits humains et à prendre des mesures correctives si nécessaire pour réduire leurs impacts négatifs. De plus, l’initiative exige que les entreprises publient des informations sur les mesures prises.

J’ai pu lire – sur le site de Public Eye – que l’initiative peut être mise en oeuvre sans bureaucratie. J’avoue que cela fait partie des rares doutes que j’ai quant à celle-ci! Peux-tu nous expliquer comment cela serait possible?

L’obligation de diligence s’appliquera de manière indirecte, sans bureaucratie supplémentaire. Car avec l’initiative, les entreprises, qui n’ont pas rempli leur devoir de diligence, risquent de devoir payer des dédommagements si l’une de leurs filiales viole les droits humains et cause un dommage à des riverains, par ex. en polluant leur nappe phréatique. Ce mécanisme devrait inciter fortement les sociétés à prendre les mesures nécessaires pour éviter de payer des dédommagements.

Peut-on considérer que le « Swiss made », réputé pour être gage de qualité, doit désormais comprendre la protection de l’environnement et des droits humains?

Oui, la qualité suisse est en effet synonyme d’exigences élevées, de travail soigné et de relations d’affaires loyales. Cette qualité suisse doit désormais comprendre également la protection de l’environnement et des droits humains à l’étranger.

Comment estimes-tu l’impact d’une telle initiative sur l’économie suisse, mais aussi sur celle de nos pays voisins?

En garantissant le respect des droits humains et de l’environnement, l’initiative renforcera notre place économique et la qualité de nos produits et des processus de production. Samuel Schweizer, de l‘entreprise Ernst Schweizer SA (construction métallique, 500 employés) le dit très bien: «Toutes les entreprises seront protégées, si personne ne peut faire du profit à court terme sur le dos des êtres humains et de l’environnement».

Comment une affaire telle que celle du benzène dans les téléphones portables aurait-elle été « traitée » par les opérateurs de téléphonie si l’initiative était déjà été mise en œuvre?

L’initiative aurait pour effet d’obliger les revendeurs de téléphones portables à conduire une analyse plus poussée de leur chaîne d’approvisionnement. Le benzène est utilisé dans la production de téléphone bien qu’il soit toxique et qu’il provoque des milliers de cancers chez les travailleurs. Les revendeurs exerceraient une plus grande pression sur les fabricants de téléphones portables afin que ceux-ci bannissent le benzène de la production. Des alternatives au benzène existent et coûtent moins d’un franc de plus par téléphone.

Un grand merci à Yvan Maillard Ardenti pour son temps et ses réponses passionnantes!

 

Avis de recherche: ISO 26000

Où en est-on avec les lignes directrices ISO 26000, relative à la RSE? Une question que je me suis posée récemment et qui, du simple fait d’avoir été posée, en dit peut-être long…

Je m’étais rendu, en 2011, à une conférence présentant ce qui a l’époque était une nouveauté. Une question posée à ce moment, et qui m’avait interpelé, était de savoir en quoi ces lignes directrices étaient mieux qu’un très bon livre sur la RSE. Et la réponse – « aucun livre n’a été écrit par 450 personnes et voté par 99 pays » – ne m’avait pas convaincu.manuscript-1614234_1280

Je me demande donc aujourd’hui où l’on se situe par rapport à ces lignes directrices. Une norme non contraignante, qui ne donne donc pas lieu à une certification, faut-il le rappeler. J’ai le sentiment que ces lignes directrices n’ont pas percé.

Si l’on consulte la page consacrée à ces lignes directrices, il y a bien peu d’éléments à se mettre sous la dent. La dernière news remonte à janvier 2016.

Sur Google, ce n’est guère mieux. Je trouve beaucoup d’infos sur la façon d’acheter les lignes directrices. Et aussi des références à quelques agence de consulting, pour certaines créée uniquement pour cette nouvelle « norme », en espérant que celle-ci allait devenir certifiante rapidement et être ainsi positionnées comme des références.

Et je crois que c’est définitivement là que se trouve le problème: ISO 26000 n’est pas certifiante, pas contraignante. Ca n’a pas pris. Cela aurait pu être son unique selling point, mais faute de certification, ISO 26000 n’est qu’un ensemble de lignes directrices parmi tant d’autres. SA8000, AA1000, GRI, IIRF…pourquoi l’un et pas l’autre?

Mais peut-être que vous avez une expérience différente d’ISO 26000, la conviction que c’est là l’avenir de la RSE? Des exemples de projets ayant été mis sur pied grâce à ces lignes directrices?

Seb et réparabilité: bon sens ou responsabilité sociale?

« Seb va réparer tous ses produits », peut-on lire dans la presse récemment. « C’est bien », répondront les plus malins d’entre nous.

La nouvelle a été plutôt bien reçue. On salue même cet engagement qui risquerait de faire baisser les chiffres de Seb: on répare plutôt que de racheter un nouvel appareil, ça coûte forcément moins cher, et donc ça rapporte moins à Seb. On passera sur les raccourcis d’un tel raisonnement (si mon appareil rend l’âme rapidement, je ne vais pas forcément le racheter chez Seb, bien au contraire), pour se concentrer sur ce qu’une telle décision implique en termes de responsabilité sociale.

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Est-ce vraiment de l’ordre de la responsabilité sociale – de Seb en l’occurrence – que de fabriquer des produits que l’on peut réparer?

Sur le site de la Commission européenne, on peut lire qu' »une entreprise est considérée comme socialement responsable lorsqu’elle se donne, dans le cadre de ses activités quotidiennes, des objectifs sociaux et environnementaux plus ambitieux que ceux prévus par la loi. » (d’autres définitions de la RSE ici). Si l’on retient cette idée que la RSE se définit par le fait d’aller plus loin que la loi, par rapport aux dimensions sociale et environnementale, et si l’on part du principe que la « réparabilité » d’un produit tombe dans la dimension environnementale, on peut alors se demander si cette mesure de Seb relève de sa responsabilité sociale.

On sait qu’en France, depuis environ un an, l’obsolescence programmée est considérée comme un délit. Donc, pour ne pas être hors la loi, pas d’obsolescence programmée, tout simplement. Faire en sorte que des produits soient facilement réparables pourrait donc être considéré comme « aller plus loin que la loi ».

J’ai conscience de faire ici beaucoup de raccourci, et que le raisonnement qui m’amène à dire que l’augmentation de la réparabilité relève de la responsabilité sociale peut être discuté (j’en serais d’ailleurs ravi!). Mais pour l’heure, admettons.

Il n’en reste pas moins que je ne peux m’empêcher de me dire que faire en sorte que ces produits soient réparables, c’est la moindre des choses. Ou plutôt que c’est du bon sens, tout simplement. On lit dans l’article cité plus haut que cet aspect est « une démarche d’autrefois totalement oubliée à l’ère de la surconsommation », je crois que cela résume bien la situation. Et que le mot « surconsommation » rappelle que la responsabilité n’incombe pas qu’à Seb, mais aussi aux consommateurs.

Qui peut en effet dire si les individus vont effectivement réparer leurs appareils, plutôt que d’en racheter? En cas de succès de cette initiative, le crédit serait-il à mettre au compte de l’entreprise ou des consommateurs?

L’initiative est louable, c’est une certitude, il en faudrait davantage du même genre. Mais il serait trop simple de s’arrêter là, de dire bravo, merci, et au revoir. J’attends pour ma part avec impatience de connaître l’évaluation de cette mesure, dans un an.

La Suisse parmi les leaders de la responsabilité sociale des entreprises, vraiment?

En début de semaine passée, on pouvait lire dans Le Temps un article intitulé « La Suisse classée parmi les «leaders» de la durabilité des entreprises« . Je me suis bien sûr empressé de le lire, ne serait-ce que pour entretenir ma fierté patriotique, mais aussi parce que j’étais curieux de savoir en quoi nous sommes leaders dans ce domaine.zurich-1577301_1280

L’article est basé sur un rapport de RobecoSAM, qui, en effet, loue de nombreuses entreprises basées en Suisse: Swiss Re, SGS, UBS. Mais on apprend assez rapidement que le rapport ne distribue pas de mauvais points puisqu’il ne mentionne que les 15% d’entreprises démontrant les meilleures performances en matière d’investissements durables.

Notre politique a toujours été de souligner les bonnes pratiques plutôt que de dénoncer des brebis galeuses. Dans une logique d’investissement, c’est également plus logique. explique Christopher Greenwald, chef de la recherche en investissement durable chez RobecoSAM.

Donc, on veut nous expliquer que la Suisse est leader en matière de durabilité d’entreprise, en se basant sur un rapport qui n’aborde pas les aspects négatifs…On l’a encore vu récemment avec l’enquête Dirty Diesel de Public Eye, la Suisse abrite pourtant son lot de « corporate criminals ».

Cela m’amène à plusieurs question sur la façon d’évaluer, d’apprécier la responsabilité sociale. Doit-on se concentrer sur les bonnes pratiques, en omettant ce qui est mal juste à côté? Peut-on féliciter une entreprise pour la façon dont elle traite ses employés, pendant que dans le même temps elle pollue la rivière derrière l’usine? Doit-on au contraire mettre en avant les entreprises faisant le moins de mal, à défaut de faire beaucoup de bien? La responsabilité sociale consiste-t-elle à ne pas faire de « mal non-nécessaire », comme l’a dit Patagonia? Ou au contraire faire le plus de bien possible?

Je n’ai bien sûr pas la réponse à tout cela, mais à mon sens, il faudrait commencer par un « socle » qui consisterait à ne pas faire de mal. Puis à tendre vers des pratiques bénéfiques pour la société et la planète. Cela rejoint peut-être les idées de « carbon neutral » et « carbon positive », même si je n’aime pas ces termes.

Et vous, qu’en pensez-vous?