Axa et Nestlé parlent du changement climatique. Et n’auraient peut-être pas dû.

A la fin du mois de juillet, un article est paru dans Le Temps, intitulé « Le réchauffement climatique réconcilie impératif moral et impératif économique ». Celui-ci a été rédigé conjointement par Peter Brabeck-Letmathe et Henri de Castries, respectivement président du conseil d’administration de Nestlé SA, et PDG du groupe AXA.nature-845849_640

Le chapeau est déjà très intéressant car il nous dit que « Nous, Axa et Nestlé, assumons nos responsabilités sur les problématiques liées au changement climatique ». Voila qui promet beaucoup! Je me suis d’autant plus réjoui de la lecture de cet article que ce n’est pas tous les jours que l’on voit un tel article dans un grand quotidien suisse. Comme l’article est court, je n’ai pas pris trop de temps pour déchanter…

L’impératif moral est introduit via l’encyclique du pape François. Les deux auteurs nous disent que cet impératif moral est l’une des raisons pour lesquelles ils assument leurs responsabilités. L’exemple donné par Axa est plus qu’intéressant puisque l’on nous dit qu' »Axa est ainsi le premier assureur mondial à se désengager du charbon, énergie fossile la plus polluante, en diminuant ses investissements dans les activités liées à ce secteur ». Je ne vais pas chipoter en disant que réduire ses investissements ne signifie pas que l’on se désengage. Ce qui me pose vraiment problème, c’est cette affirmation « nue » sur cette diminution: pas de chiffres à l’appui, pas d’objectifs, rien. On diminue, voila. L’affirmation de Nestlé sur l’utilisation de l’eau subit le même constat: on ne sait pas combien, comment, quand.

L’autre point qui me pose problème est celui du lien entre Axa et Nestlé. Aucune indication n’est donnée quant à ce qui justifie la rédaction de cette article à deux mains. A la lecture de celui-ci, on a vraiment l’impression que l’article a été fait comme ça, sans vraiment de stratégie, sans que l’on permette au lecteur de comprendre ce qui relie ces deux entreprises, si ce n’est l’épiphanie selon laquelle le réchauffement climatique réconcilie deux impératifs jusque là apparemment opposés. Pourquoi Axa et Nestlé, et pas Axa et PwC, ou Nestlé et Unilever? Il y aurait eu des liens à faire entre les activités des deux entreprises – par exemple sur l’eau – et cela aurait été passionnant.

Enfin, je reviens sur le chapeau de l’article dans lequel les deux auteurs expliquent assumer leurs responsabilités. Arrivé à la fin de l’article, on ne sait pas quelles sont ces responsabilités. L’impératif moral dont on nous parle dit qu’il incombe à chacun d’agir. Mais on ne nous parle pas de responsabilité parce que l’une ou l’autre de ces entreprises aurait contribué à ce réchauffement climatique. En somme la responsabilité qu’assument les deux entreprises n’est pas différente de celle de tout individu: il faut agir parce qu’il faut agir. Et pas parce que l’on peut avoir un vrai impact sur la situation, dans le bon ou le mauvais sens.

Ce qui me déçoit profondément, c’est qu’un tel article soit paru dans la presse « classique ». Bien écrit, il aurait pu toucher une partie de la population qui n’a pas l’habitude de ce genre de mise en perspective, ou peut-être même qui ne sait pas que les entreprises se soucient du changement climatique. Là, il donne juste du grain à moudre à ceux qui ont la gâchette greenwashing facile.

Edit: le jour de la parution de cet article, j’ai été contacté, via Twitter, par Emmanuel Touzeau, Directeur de la communication du groupe AXA. Celui-ci m’a envoyé trois tweets pour préciser certains aspects évoqués dans cet article. Je pense que c’est une démarche que l’on ne peut qu’encourager, et suis ravi de voir qu’Axa est ouvert au dialogue.

  1. Merci de votre analyse, on ne peut tt dire dans un article, vs trouverez ici + de détails sur nos actions.
  2. Il s’agit pour AXA d’un désinvestissement de 500m€ dans les entreprises de charbon. Dégagement total, une 1ère dans l’assurance.
  3. Nestlé & AXA sont 2 grandes marques mondiales, partagent une même vision sur bcp de sujets, sur le climat ou l’emploi des jeunes.

Pourquoi la responsabilité sociale a besoin d’un scandale

tabloid-1315448Un vrai, gros scandale. Voila ce dont la responsabilité sociale d’entreprise a besoin. Pourquoi? A l’heure actuelle, les professionnels de la RSE se complaisent dans la situation qui est celle qui existe. Il y a une forme d’autosatisfaction généralisée. Attention, je ne parle pas de l’innovation, de la recherche de nouvelles idées, de nouveau programmes ou initiatives. Je pense que les personnes travaillant dans la RSE sont des personnes très portées sur l’innovation.

Je pense plutôt à notre perception de notre rôle, de ce que sont nos droits et devoirs. Pour l’instant, les professionnels de la RSE considèrent qu’ils sont du côté des gentils, et qu’il n’y a donc pas lieu de se poser plus de questions sur leurs façons de faire, sur leur propre éthique.

Alors oui, une part de moi espère qu’un gros scandale va bientôt ébranler le monde de la RSE. Cela permettrait de remettre en cause un certain nombre de choses: ce que l’on prend pour acquis, voire même les principes fondamentaux.

Mon « pronostic »? Ce scandale pourrait bien avoir lieu dans le domaine de l’audit, de la certification. La concurrence devient en effet de plus en plus rude à ce niveau, et je ne serais pas surpris d’apprendre que tel ou tel cabinet a accepté d’être moins regardant en échange d’un contrat avec une grosse entreprise.

Ce sont des scandales qui ont mené des entreprises à s’interroger sur leurs responsabilités; ce seront des scandales qui permettront à la responsabilité sociale de franchir un cap supplémentaire.

Les enjeux de la nouvelle stratégie GRI

street-sign-562573_640Au cours de ce mois de juin 2015, la Global Reporting Initiative a publié sa nouvelle stratégie 2015-2020. Celle-ci est intéressante, car elle représente un vrai tournant dans la façon dont la GRI se définit elle-même.

Cette stratégie est axée autour de 4 domaines:

  1. Enabling Smart Policy. Aider à la prise de décision et être une base à la création de nouvelles politiques.
  2. More Reporters and Better Reporting. Il s’agit de ce qui est le core business de la GRI jusqu’à présent: promouvoir le reporting pour faire en sorte que le plus grand nombre d’organisations le fasse, de la meilleure façon qui soit.
  3. Moving Beyond Reports. On cherche à transformer la perception d’un rapport: il ne s’agit plus seulement de l’output d’un processus, mais aussi et surtout de l’input d’un nouveau processus, celui de la prise de décision.
  4. Innovation & Collaboration. On nous dit que jusqu’à présent, la GRI a déjà servi de rampe de lancement, de tremplin à l’innovation. La nouvelle stratégie vise à renforcer l’effet de levier de la technologie et du Big Data pour permettre à d’autres organisations de réussir.

Voila, c’est dit, le rôle de la GRI n’est plus seulement de mettre à disposition des lignes directrices pour le reporting développement durable. Il s’agit maintenant d’également mettre la durabilité au centre du processus de décision de toute organisation.

Est-ce le rôle de la GRI? Est-ce le moment? Il y a encore tellement à faire au niveau du reporting en soi. Mais peut-être est-ce un « smart move » qui va faire prendre conscience à des organisations encore récalcitrantes de l’importance du reporting comme base à une réflexion plus stratégique sur la responsabilité sociale. Cette nouvelle stratégie renforcerait la mission « originelle » de la GRI de promotion du reporting.

Je crois que le changement principal est que l’on passe de « qui lit les rapports? » à « qu’est-ce qu’on fait des rapports? ». Peut-être que cela pouvait sembler une évidence pour celles et ceux qui ont déjà travaillé avec ce genre de lignes directrices. Mais c’est maintenant clairement explicité.

Je reste par contre plus dubitatif sur le dernier domaine, celui de l’innovation et de la collaboration.Je n’ai jamais vraiment eu le sentiment que la GRI était ce tremplin d’innovation qu’elle prétend être. Les rapports développement durable les plus innovants que j’aie lu n’étaient pas des rapports GRI. Mais peut-être s’étaient-ils inspirés de la GRI. Je crois en tout cas rejoindre Elaine Cohen lorsque je dis que GRI et innovation ne riment pas. Même si j’espère de tout coeur que ce sera le cas à l’avenir.

Interview – Alexandra Palt, Directrice Responsabilité sociétale et environnementale chez L’Oréal

Portrait d'Alexandra Palt, Directrice Responsabilité Sociétale et Environnementale chez L'Oréal, en 2014.

Portrait d’Alexandra Palt, Directrice Responsabilité Sociétale et Environnementale chez L’Oréal, en 2014.

Aujourd’hui, j’ai le plaisir d’interviewer Alexandra Palt, Directrice Responsabilité sociétale et environnementale chez L’Oréal. J’avais déjà pu parler des activités RSE de L’Oréal il y a quelques semaines. Mme Palt a accepté de répondre à quelques questions, et nous donne des éléments de réflexion sur son travail et la façon dont elle perçoit le domaine de la RSE.

Quelle sont les raisons qui vous ont motivée à travailler dans la responsabilité sociale?

J’ai toujours été passionnée par les questions d’intérêt général. Juriste de formation, je me suis consacrée tour à tour avant de rejoindre L’OREAL aux questions de défense des droits de l’homme d’abord,  puis de prévention des discriminations et d’ engagement sociétal au sein de l’IMS-Entreprendre pour la Cité, puis à la HALDE  (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité) j’ai été en charge des questions de  promotion de l’égalité avant de diriger une agence destinée à accompagner les grandes entreprises dans la mise en place de leur politique de RSE. Toutes ces questions m’intéressent. Aujourd’hui, conduire le changement vers un modèle toujours plus durable et responsable au sein d’un des plus grands acteurs de la grande consommation est une chance car je suis convaincue que les entreprises ont un rôle clef à jouer pour faire face aux grands challenges que le monde connaît comme la lutte contre la précarité, le changement climatique ou encore la raréfaction des ressources.

Quel est le plus grand challenge auquel vous ayez eu à faire face au cours de votre carrière dans la RSE, et comment l’avez-vous relevé?

Quand on travaille sur ces sujets les challenges sont nombreux car la prise de conscience collective de l’urgence à faire bouger les lignes, changer de comportement, de paradigme est loin d’être acquise pour tous. Le plus grand challenge est celui du change management. Changer les mentalités, les perspectives, les organisations. Chez L’OREAL, le développement durable est intégré à l’ensemble de nos métiers et de notre chaîne de valeur, avec un leadership extraordinaire de Jean- Paul AGON notre CEO, des engagements et un plan d’action très clair, et une mobilisation extraordinaire des équipes en interne, car le sujet résonne beaucoup avec les valeurs de l’entreprise. Pour nous aujourd’hui, le challenge principal est de trouver les clefs qui vont nous permettre d’engager les consommateurs vers une consommation plus responsable , c’est au cœur de notre vision et de ce que nous pensons être notre responsabilité. Quels messages leur délivrer ? Quels leviers activer ? Comment rendre le développement durable désirable pour tous ? C’est le grand challenge auquel L’OREAL a décidé de s’atteler au travers de notre programme Sharing Beauty with All.

L’impact environnemental des produits de L’Oréal provient à 60% de l’usage de ceux-ci. Quelles sont les pistes que vous comptez explorer pour vous attaquer à ce problème ?

En effet la majeure partie de notre impact est chez le consommateur, raison pour laquelle le sujet de la consommation durable est un défi majeur. Nous avons défini un plan d’action clair. En premier lieu, améliorer 100 % de nos produits à horizon 2020. Fin 2014, 67% des nouveaux produits analysés avaient un profil environnemental ou social amélioré donc nous sommes en marche. Nous voulons innover pour proposer des produits meilleurs en termes d’usage notamment, par exemple Jean – Paul AGON a demandé aux laboratoires de formuler un shampoing qui puisse se rincer avec 1 litre d’eau versus 7 aujourd’hui, ce qui en termes d’usage bien sûr, diminuera de beaucoup son empreinte.
En second lieu, nous nous sommes engagés à donner aux consommateurs les informations environnementales et sociétales liées à nos produits pour qu’ils puissent faire des choix de consommation éclairés. Nous travaillons à un outil, qui est en phase pilote en interne, qui permettra d’évaluer tous nos lancements produits. Enfin nous avons pris l’engagement que  l’ensemble de nos 30 marques internationales évaluent leur impact, et nouent avec le consommateur la conversation sur les sujets de développement durable pour les inciter à des styles de vie plus responsables.

Comment pensez-vous que la responsabilité sociale va se développer au sein de votre entreprise au cours des 5 prochaines années ?

La responsabilité sociétale et environnementale est l’un des trois piliers stratégiques du nouveau L’OREAL que Jean – Paul AGON souhaite construire pour les années à venir. Les engagements que nous avons pris sont un véritable changement de paradigme pour L’OREAL, donc bien sûr la transformation sera conduite. J’espère que dans 5 ans, on ne parlera plus du développement durable en tant que tel car ce sera devenu juste la nouvelle manière de faire.

Si vous aviez l’assurance de son succès et aucune contrainte (budget, temps, etc.), quel projet lanceriez-vous aujourd’hui?

Personnellement, je lancerais un lieu de vie et de développement pour les seniors. Nous vivons longtemps et en bonne santé, donc développer un lieu et un projet de société permettant de donner des perspectives aux personnes âgées serait un défi que j’aimerais relever. Pour L’Oréal, j’ai la conviction que nous avons lancé les projets et expérimentations nécessaires pour atteindre nos objectifs, avec le budget et temps nécessaires, mais surtout avec la conviction et le leadership indispensables.

Un grand merci à Mme Palt et à ses collègues!

Le manager RSE est mort, vive le directeur RSE!

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J’ai récemment travaillé sur les profils des managers RSE. Qui sont-ils, d’où viennent-ils, quelle est leur véritable influence…de nombreuses questions se posent!

Un premier constat est que j’ai le sentiment que l’on peut identifier trois types de manager RSE:

  1. Le responsable philanthropie. Il s’occupe d’identifier les causes soutenues par l’entreprise et de coordonner le travail avec les associations, ONG, fondations, etc. Il met aussi en place tout ce qui a trait au volontariat des employés.
  2. Le manager opérationnel. Il est en charge de la mise en œuvre de la responsabilité sociale de l’entreprise. Il s’occupe également de mettre en place les actions concrètes dans l’entreprise (tri des déchêts, mobilité, etc.). D’une certaine manière, il s’occupe de rendre le « business as usual » plus durable, plus responsable.
  3. Le manager stratégique. il est en lien direct avec le CEO et/ou le board. Son travail implique qu’il influe la stratégie de l’entreprise. Il est aussi en mesure de créer de nouveaux business models, de pousser au lancement de nouveaux produits.

En me basant sur ce constat, la question que je me pose est de savoir si un manager RSE a encore une raison d’être. On voit que dans les deux premiers cas, le manager n’a pas une grande influence. Politiques de philanthropie, ou « faire ce qu’on a toujours fait » mais de manière plus responsable, est-ce vraiment cela qui va faire avancer les choses? Il faut, selon moi, aller plus loin. Il faut un directeur RSE, ou une personne responsable de cela au niveau du conseil d’administration.

Alors oui, le manager RSE doit toujours exister: il faut des gens pour implémenter des actions concrètes, ou pour soutenir des causes au sein de l’entreprise. Mais peut-on encore se permettre que de telles personnes soient les plus hauts représentants de la RSE dans la hiérarchie d’une entreprise?