RSE et lutte contre la pauvreté: maintenant plus que jamais

Il est difficile d’écrire un article aujourd’hui en lien avec le terrorisme sans être suspecté de vouloir « surfer » sur la vague des attentats de la semaine passée.

Loin de moi l’idée de vouloir attirer quelques visiteurs supplémentaires. J’ai bien plutôt celle de saisir l’occasion pour continuer à réfléchir sur le rôle des entreprises dans la société. Que peuvent-elles faire par rapport au terrorisme?

Réagir, bien sûr. Google a par exemple rendus gratuits les appels Hangouts vers la France. Facebook s’est – pour une fois – rendu utile avec les « Security Check » permettant d’indiquer à ses amis que l’on était sain et sauf. Certains taxis parisiens ont ramené gratuitement des gens chez eux.

Réagir est une chose, prévenir en est une autre. Les études ne manquent pas pour montrer que c’est la marginalisation et la pauvreté qui font les terroristes (entre autres facteurs). La responsabilité des entreprises est donc de s’assurer qu’il n’y ait pas de laissés-pour-compte, que personne ne reste au bord de la route. Plus facile à dire qu’à faire bien sûr. Et naturellement, les entreprises ne sont pas à elles seules responsables de la lutte contre la pauvreté dans le monde, de l’accès à l’éducation, etc.floating-market-1529642-639x852

Lorsque j’ai achevé d’écrire mon mémoire de DESS en 2009 sur « Responsabilité sociale des entreprises et lutte contre la pauvreté », je n’ai pas parlé de terrorisme. Mais j’ai insisté sur la nécessité pour les entreprises de repenser leur rapport au marché; de prendre en compte ceux que l’on appelle « le bas de la pyramide », cette grande partie de la population qui vit en-dessous du seuil de pauvreté.

Il est important que les entreprises n’oublient personne. Parce que ce serait passer à côté d’immenses sources de revenus, certes, mais surtout parce que c’est leur responsabilité envers l’humanité toute entière.

 

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Une responsabilité sociale obligatoire?

Dans le cadre de mon travail de consultant auprès du BIT, je mène actuellement des recherches sur les politiques nationales de RSE dans les pays en développement. Au fil de ces recherches, je peux constater qu’un certain nombre de ces pays (Inde, Indonésie, Île Maurice, etc.) ont promulgué des lois pour rendre la responsabilité sociale – ou les dépenses liées à la RSE – obligatoire. Tout du moins pour certaines catégories d’entreprises.

La question qui se pose est bien sûr: peut-on vraiment rendre la responsabilité sociale obligatoire? Ou plutôt – parce que oui, on peut rendre la RSE obligatoire, il suffit de le faire – peut-on encore parler de RSE si elle devient obligatoire?

L’aspect volontaire de la RSE m’a toujours semblé être un des éléments de définition de la RSE. Mais force est de constater que l’on évolue de plus en plus vers une régulation de celle-ci (en lire plus ici). Ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi. Mais je reste dubitatif quant au fait de rendre la RSE obligatoire.

Des suggestions?

Nestlé ouvre une usine en République Démocratique du Congo

C’est la semaine passée que l’on peut lire – ici ou par exemple – que Nestlé a ouvert une usine de finition pour les produits Maggi, en République Démocratique du Congo (RDC). Le but annoncé de cette usine est de proposer une offre mieux adaptée aux goûts locaux et d’utiliser davantage de matières premières produites localement. En outre, le site de Kinshasa a créé une soixantaine d’emplois directs; sans compter les opportunités indirectement créées.

J’avoue être emballé (sans jeu de mot) par cette idée. Bien sûr, on peut se poser la question des avantages fiscaux proposés à Nestlé pour s’installer dans ce pays pour le moins instable; et où faire des affaires n’est à-priori pas évident (comme en atteste ce récent rapport de Doing Business). Certaines craintes concernant l’appropriation de terres arables ont également été émises. Mais je trouve bien de voir que l’usine soit installée dans le pays pour lequel elle fonctionne, et que l’on cherche à utiliser les ressources – matérielles et humaines – locales. Nestlé a quelque chose à y gagner financièrement, assurément, et créé des emplois dans un pays en développement par la même occasion.

De plus, il est intéressant de voir que la spécificité des goûts congolais semble être prise en compte. Une fois de plus, une entreprise s’attaque à ce marché dit « du bas de la pyramide »: le marché des populations défavorisées. Ces populations qui ne vont certes pas acheter des produits à forte valeur ajoutée, mais qui vont acheter les produits de l’entreprise qui sont les plus abordables, en petite quantité. C’est un pari sur l’avenir que de créer des produits s’adressant à ces populations et à leurs besoins.

Pour l’anecdote, j’avais rencontré un employé de Nestlé travaillant dans ce domaine il y a quelques années et il m’avait confié que très souvent ces mêmes populations, lorsqu’elles se retrouvent immigrées en France, en Suisse ou ailleurs, cherchent à retrouver ces mêmes produits, car elles y ont été habituées et les apprécient. Est-ce à dire que l’usine de Kinshasa va bientôt fournir les commerces d’Europe?

Une affaire à suivre pour les résultats positifs sur lesquels tout cela peut déboucher, mais à surveiller aussi, au cas où les craintes exprimées plus haut s’avéreraient fondées.

Ces articles ont été portés à ma connaissance par le compte Twitter de Covalence EthicalQuote.

Mesurer le Travail Décent

Je suis actuellement en train de travailler sur les indicateurs de Travail Décent de l’Organisation Internationale du Travail. Ces indicateurs ont été récemment créés, et je dois admettre qu’ils sont très intéressants! L’OIT propose des indicateurs statistiques (49 – dont 18 « main » et 31 « additional ») et légaux (21).

J’aimerais pouvoir appliquer ces indicateurs, qui s’adressent plutôt à des pays, à l’évaluation de la performance d’une entreprise dans le domaine, dans le cadre de problématiques d’investissement socialement responsable. Plusieurs questions se posent à moi, et vous pourrez peut-être m’aider:

  1. La première et la plus simple et complexe à la fois: est-ce vraiment pertinent? Si cela vise des pays, pourquoi s’entêter à appliquer ça à des entreprises?
  2. Dans le même ordre d’idée, comment appliquer des indicateurs légaux – qui visent donc à évaluer la réponse légale apportée aux questions de Travail Décent – à des entreprises qui n’ont aucune obligation légale d’appliquer certains d’entre eux. Devrais-je chercher des réponses du côté des codes de conduite, pour autant qu’il y en ait?
  3. Dois-je inclure un aspect « Comply or Explain »?
  4. Comment appréhender la question des fournisseurs? La plupart des entreprises appliquent ces critères de Travail Décent en leur sein, mais il est nettement moins sûr qu’elles fassent de même pour leurs fournisseurs.
  5. Comment gérer la multiplicité des cadres légaux entre les pays? Ce qui est obligatoire ici peut être facultatif là-bas, etc.

Bref, travail en cours, ou devrais-je dire « Decent Work in progress » (c’est les vacances, pardon). Je suis preneur pour toute suggestion!

Business case pour les normes de travail

Lors de l’achat de biens et services, vous n’achetez pas seulement des services, vous achetez dans une certaine mesure un élément de votre réputation – Darren Ford

Les questions de chaîne d’approvisionnement ont été mises sur l’ordre du jour de nombreuses entreprises, ONG et organisations internationales au cours des dernières années. De Nike dans les années 1990 à Zara au Brésil il y a quelques mois, il y a d’innombrables exemples de scandales. La plupart d’entre eux étaient liés à la non-conformité avec ce que l’Organisation Internationale du Travail a identifié comme les normes fondamentales du travail: la liberté d’association et le droit à la négociation collective, l’élimination de toutes les formes de travail forcé ou obligatoire, l’abolition effective du travail des enfants et, l’élimination de la discrimination en matière d’emploi et de profession. Beaucoup d’organisations et d’entreprises ont travaillé – parfois ensemble – sur les solutions pour la mise en œuvre de normes du travail dans la chaîne d’approvisionnement. Jusqu’à présent, des progrès ont été réalisés, mais il y a encore de la place pour des améliorations.

Une des questions principales reste de savoir s’il y a une incitation à résoudre ce problème, du moins du point de vue des entreprises, les acheteurs. Nous pouvons tous convenir que ces entreprises doivent prendre des mesures lorsque ce genre de problème se pose. Mais sont-elles incitées à gérer de façon proactive ces questions?

En d’autres termes, y a-t-il un business case pour les normes du travail? Lire la suite

Investissement socialement responsable et fonds de pension

Les managers de fond de pension considèrent de plus en plus qu’ils ont la responsabilité de contribuer au développement durable au travers de leurs activités. Si nous nous penchons sur les caractéristiques principales des fonds de pension – taille, horizon de placement, diversification – nous réalisons qu’ils peuvent être de fervents défenseurs de l’ISR. Dans la mesure où les fonds de pension ont une approche sur plusieurs dizaine d’années, l’investissement socialement responsable est particulièrement séduisant puisqu’il est explicitement basé sur le long terme.

Si l’on se réfère au guide sur l’Investissement Socialement Responsible (ISR) publié par Mercer en 2007, l’ISR peut être défini comme un processus d’investissement qui cherche à atteindre des objectifs sociaux et environnementaux en parallèle des objectifs financiers. Les signataires des Principes des Nations Unies pour l’investissement responsable (UNPRI) croient que les problèmes environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) peuvent influer sur la performance de portefeuilles d’investissement (à des degrés divers en fonction des compagnies, secteurs, régions, classes d’actifs et au cours du temps). Nous pouvons trouver de nombreuses définitions de l’ISR et la diversité de ces définitions reflète les diverses approches qui peuvent être adoptées afin d’être considéré comme « socialement responsable ».

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RSE: repenser le marché

J’ai récemment présenté le résumé de mon mémoire sur RSE et lutte contre la pauvreté. La RSE, dans ce cadre, peut-elle vraiment être rentable ? S’il n’est assurément pas inopportun de penser que « les pauvres » ont tout à gagner du fait que les entreprises multinationales s’intéressent à eux la réciproque semble nettement moins évidente.

Prahalad et Hart ont écrit un article intéressant à ce propos, intitulé The Fortune at the Bottom of the Pyramid. Leur postulat est que le marché des bas revenus représente une prodigieuse opportunité pour les compagnies les plus riches du monde, aussi bien pour leurs propres intérêts que pour apporter de la prospérité aux pauvres.
Les deux auteurs représentent la population mondiale comme étant répartie dans une pyramide en fonction des revenus. On trouve en haut de la pyramide les individus ayant les plus hauts revenus, ils sont donc les moins nombreux, estimés à 75-100 millions. En bas de la pyramide, on trouve la plus grande tranche de population, celle qui a les plus bas revenus, moins de $ 1’500 par an, avec notamment environ un milliard de personnes touchant moins d’un dollar par jour. Prahalad et Hart sont persuadés que ce « bas de la pyramide » constitue une formidable opportunité d’investissement, malheureusement oubliée par la plupart des multinationales car elles évaluent les marchés en fonction des revenus ou d’une sélection de produits et de services appropriés pour les pays développés. Il faudrait par conséquent que les entreprises repensent leur rapport aux marchés.
Les deux auteurs insistent sur le fait que les entreprises ne peuvent pas à elles seules créer des infrastructures de marché à partir d’un secteur complètement inorganisé. Bien au contraire, de multiples acteurs doivent s’impliquer et être impliqués, aussi bien les autorités locales que les ONG, les « pauvres » eux-mêmes, etc.». Pour cela il faut par exemple créer un pouvoir d’achat. Ce qui implique de fournir un accès au crédit et d’augmenter les revenus potentiels.

Créer ce marché du « bas de la pyramide » semble donc être profitable pour les entreprises aussi bien que pour les plus pauvres. C’est du moins la théorie de Prahalad et Hart, et j’avoue partager ce point de vue.

Et vous, si votre entreprise devait accéder à ce marché, comment repenseriez-vous votre façon de faire du business?