Responsabilité individuelle vs. responsabilité collective

L’action de l’homme moderne se place souvent dans le contexte de collectifs – entreprises, administrations, etc. – qui en absorbant l’action des individus la portent à des conséquences que l’on peut difficilement rattacher à l’intention de départ.

Je ne sais pas si l’avocat de Jérôme Kerviel a lu mon Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, mais cela aurait pu être une piste à suivre...

Je fais en ce moment des recherches sur la question de la responsabilité individuelle et la façon dont on peut l’intégrer à la responsabilité collective. Comment peut-on utiliser la responsabilité individuelle, les valeurs individuelles, de chaque employé/dirigeant d’une entreprise pour créer de la valeur et donner un sens à la responsabilité collective? La responsabilité collective est forcément différente de la somme des responsabilités individuelles. Et en même temps, la responsabilité de l’entreprise est composée de la responsabilité de chacun de ses constituants. Le Sustainable Finance Geneva a récemment publié des principes pour les investisseurs responsables, résolument orientés sur l’individu.

En d’autres termes, on peut se demander si une entreprise où ne travaillent que des gens bien intentionnés est forcément une entreprise responsable. Est-ce que de telles personnes peuvent plus facilement rendre une entreprise responsable? Ou alors est-ce qu’une entreprise responsable peut « améliorer » les personnes qui viennent y travailler?

Les responsabilités individuelles se trouvent également modifiées du moment où celles-ci sont exercées dans le cadre d’une communauté, d’une entreprise: les conséquences d’une action individuelle peuvent – comme le dit mon Dictionnaire ci-dessus – avoir une portée bien plus considérables que si elles étaient complètement isolées. Ces responsabilités, toutes individuelles qu’elles soient, doivent donc être comprises dans le contexte au sein duquel elles s’exercent.

Un vaste sujet, qui amène à de nombreuses interrogations! Si vous avez des pistes de réflexion, je suis preneur!

Une Nouvelle Bottom Line?

Bottom LineDans le système économique qui est le nôtre, l’objectif de la quasi-totalité des entreprises est la maximisation du profit. En stimulant la consommation, en réduisant les coûts, etc. Toutefois, les courants de pensée liés au développement durable, ou à la responsabilité sociale, proposent de plus en plus des alternatives à cet objectif de maximisation du profit, et – finalement – à cette façon de mesurer la performance d’une entreprise.

Par exemple, la notion de Triple Bottom Line (TBL) est une des idées par lesquelles le développement durable se traduit au sein d’une entreprise. Le terme est une allusion à la « bottom line », la ligne de résultat net dans les comptes d’une entreprise. Elle est appelée triple car elle évalue la performance de l’entreprise selon trois approches : sociale, environnementale et économique. On utilise également souvent les termes « People, Planet, Profit », y compris dans la littérature francophone, pour désigner ces trois approches.

Pourquoi ne pas aller plus loin – et peut-être faire plus simple aussi – et imaginer une nouvelle bottom line? Dans cette vidéo, Muhammad Yunus parle d’une compagnie dont la bottom line serait « combien d’enfants sont sortis de la malnutrition ».

Plutôt que de savoir « combien d’argent avons-nous gagné cette année? » – ou « en plus de » – pourquoi ne pas établir pour chaque entreprise une Nouvelle Bottom Line? Quelle serait-celle de Nestlé? Quelle serait celle d’une chaîne de supermarchés? Quelle serait-celle d’une entreprise de téléphonie mobile? Je suis persuadé que l’idée mérite d’être explorée!

Pour une harmonie vie privée-vie professionnelle

OLYMPUS DIGITAL CAMERALa question de l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle a été discutée plusieurs fois sur ce site. Il faut dire que c’est un thème central pour la responsabilité sociale interne. Nous avons abordé 3 axes sur lesquels s’appuie la problématique; et nous avons aussi abordé la question de savoir sur quelle durée devait se faire cet équilibre, suscitant ainsi un débat très intéressant.

J’ai lu il y a quelques semaines un article stipulant qu’il ne fallait pas parler d’équilibre privé-professionnel, mais plutôt d’harmonie. Un peu sceptique au départ – je suis toujours sceptique quand il s’agit de débattre de vocabulaire – j’ai tout de même lu cet article. L’auteure nous explique qu’il existe trois temps de travail pour chacun de nous:

  1. Au travail,
  2. A la maison,
  3. Dans notre tête, lorsque nous réfléchissons aux actions et choix faits au cours des deux premiers temps.

Le danger pour chacun de nous est que nous perdions trop d’énergie dans ce 3e temps. En effet, selon l’auteure, il ne peut y avoir d’équilibre: nous ne pouvons que faire des compromis qui ne sont pas optimaux. Travailler plus se fera forcément au détriment du temps passé à la maison, et vice-versa.

L’idée est dès lors de ne pas parler d’équilibre, impossible à atteindre, mais d’harmonie. Il faut gérer le stress associé à ce 3e temps en analysant ses choix en termes de trade-offs. Et donc de ne pas se soucier d’avoir passé plus de temps ici ou là, mais plutôt de chercher à atteindre un rapport satisfaisant entre privé et professionnel. Pourquoi pas?

Peut-on tirer des conclusions, et surtout des applications concrètes, de ce changement de perspective pour les entreprises?

Sans doute plus de flexibilité dans la gestion des horaires de travail. Travailler sur la base de « core hours » est intéressant: présence requise de 09h00 à 11h30 et de 14h00 à 16h30. La présence hors de ces heures est gérée par chacun. Et offrir la possibilité de travailler depuis la maison de manière ponctuelle.

Être clair, aussi, sur la possibilité ou non de solliciter les collaborateurs lorsqu’ils sont chez eux, après les heures habituelles de travail. Une pratique malheureusement trop fréquente. Il faut que les employés puissent se sentir libre et à 100% de se consacrer à autre chose que le travail lorsqu’ils le décident. Dans l’autre sens, il faut laisser la possibilité aux employés de travailler tard, ou le week-end.

Un concept d’harmonie vie privée-vie professionnelle peut-être prometteur, finalement. Verriez-vous d’autres applications concrètes de ce concept?

RSE: des contraintes libératrices?

Travailler dans la responsabilité sociale, c’est souvent travailler avec bon nombre de règles, de limites, de règlements, de lignes directrices, de codes de conduite, etc. Et il arrive souvent que le département ou la personne en charge de la RSE ou du développement durable au sein d’une entreprise soit mal perçue par ses collègues, car cette personne est celle qui va rappeler ces règles, ces codes. On va donc la voir comme quelqu’un qui impose des limites et des contraintes au travail qui peut être fait.

Mais, et si ces contraintes s’avéraient libératrices, facilitantes ou propices à la créativité?

ContrainteDans son autobiographie, Camp David, David Walliams raconte comment ont été créés les personnages de Lou et Andy, deux des personnages ayant le plus de succès dans la série Little Britain. Lors d’un brainstorming avec son acolyte Matt Lucas et Myfanwy, la productrice de l’émission, les deux acteurs imaginent – enthousiastes – un personnage handicapé joué par Lucas, qui se déplacerait en chaise roulante: Andy. Réaction immédiate de la productrice: on ne peut pas faire jouer un personnage handicapé par une personne « en bonne santé ». Trop politiquement incorrect, et la productrice se doit de veiller à cela. Déception chez les deux acteurs, qui voient déjà s’envoler de beaux projets de sketchs. Jusqu’au moment où la suggestion est faite de faire jouer à Matt Lucas le rôle d’un handicapé qui n’en est pas vraiment un, un simulateur! L’idée est adoptée et de nombreuses autres viennent pour des sketchs avec les personnages de Lou et Andy, intégrant ce concept d’un homme en chaise roulante parfaitement capable de marcher, sauter, nager, etc. Et c’est ainsi qu’en cherchant à ne pas offenser les téléspectateurs de la BBC, la productrice a donné l’idée de l’un des personnages les plus populaires de la série.

Et s’il en était de même avec la RSE? Et si les contraintes liées à ce domaine s’avéraient être source d’inspiration et d’innovation? Sans nécessairement que ces contraintes soient légales ou liées à une punition quelconque.

Cela pourrait être un bon moyen de vendre la RSE, que de la présenter comme stimulatrice d’innovation, plutôt que comme un cadre contraignant supplémentaire!

Simplifier pour durer

SimplicitéPlus on y travaille, et plus on se rend compte que la responsabilité sociale et le développement durable sont des champs très larges, et qui touchent à de nombreux domaines: environnement, social, économie, mais aussi changement climatique, achats responsables, économie verte, investissement responsable, etc.

Force est de constater que certaines entreprises ont l’air de véritablement batailler avec tous ces aspects et de s’y perdre. Au point que l’on ne sait plus exactement ce qu’elles font, ni quelles sont leurs priorités et celles de leurs stakeholders.

Je travaille actuellement sur un mandat pour une entreprise dont le site internet dédié au développement durable présente les éléments suivants. Il y a des enjeux environnementaux; ils sont au nombre de 4. Il y a des enjeux sociaux, 4 également. La RSE est mentionnée aussi bien dans les enjeux environnementaux que dans les sociaux. A côté de ça, il y a des informations sur la politique DD de l’entreprise, présentées en 6 sous-points. Le premier sous-point présente 4 enjeux principaux pour l’entreprise: deux reprennent textuellement des enjeux sociaux, un autre reprend l’ensemble des 4 enjeux environnementaux et le dernier semble sortir de nulle part. Si l’on a encore le courage de consulter le 2e sous-point, on y trouvera une liste de 6 actions prioritaires que l’on peut essayer de rattacher aux enjeux précédemment cités, mais pas vraiment.

Je continue?

Le challenge proposé par la RSE et le développement durable est complexe et comporte de nombreuses ramifications. Mais je suis persuadé qu’une entreprise peut relever ce challenge en se concentrant sur un nombre restreint d’éléments à la fois. Cela lui permettra d’être vraiment bonne à ce qu’elle fait. Mais cela demande un véritable effort de simplification, et donc de réflexion. Identifiez les stakeholders principaux, les enjeux qui comptent vraiment, les actions à mettre en place, etc.

Cela demande aussi de prendre un vrai parti. Si vous vous concentrez sur un certain nombre d’élément, vous risquez la critique de ceux qui pensent que vous devriez vous occuper de tel ou tel autre élément. C’est le risque lorsque l’on fait des choix. Une stratégie clairement établie est souvent la meilleure des réponses à des critiques de ce genre. Il faut pouvoir expliquer vos choix.

La simplification, l’avenir de la RSE?