Responsabilité sociale: quelles limites au rôle des ONG activistes?

Ce lundi, je publiais un article sur les pressions exercées par Greenpeace sur LEGO, à cause de son partenariat avec Shell. Ces pressions ont débouché sur une déclaration de LEGO, qui affirmait ne pas vouloir renouveler son partenariat avec Shell.

Bien pas bienEn écrivant cet article, je voulais rajouter encore un paragraphe, puis je me suis ravisé et ai préféré en faire un court article. Je voulais poser la question de la légitimité de Greenpeace pour décider quel partenariat est bon ou mauvais.

Si Greenpeace a une grande expertise dans de nombreux domaines, il n’en reste pas moins que c’est une organisation comme une autre. Avec ses objectifs politiques, ses objectifs financiers, ses luttes et tensions internes, son besoin de dicter l’agenda politique et médiatique, etc. On pourrait par exemple se demander pourquoi Greenpeace n’a pas dénoncé sur le même mode le partenariat entre Shell et Earthwatch.

Je ne dis pas que la démarche de Greenpeace concernant le partenariat entre Shell et LEGO n’est pas légitime ni à propos. Je dis simplement qu’il faut être particulièrement attentif et avoir conscience que Greenpeace ou toute autre organisation endossant le même rôle n’ont pas été créées ex nihilo et ont aussi leur propres enjeux et agendas.

LEGO et Shell: la fin d’un partenariat?

LegoCe jeudi 9 octobre, le milieu du « green business » était en ébullition: LEGO avait en effet annoncé la fin d’un partenariat avec Shell – vieux de plus de 50 ans – suite à la diffusion d’une vidéo de Greenpeace mettant en scène un « oil spill » en Arctique dans un monde fait de LEGOs. En parallèle à cette vidéo, Greenpeace avait lancé une pétition, signée par plus d’un million de personnes, enjoignant LEGO à cesser son partenariat avec Shell en raison des plans de cette entreprise de forer en Arctique.

On peut désormais lire sur le site de LEGO:

We want to clarify that as things currently stand we will not renew the co-promotion contract with Shell when the present contract ends.

En l’état actuel des choses, LEGO ne va pas renouveler le contrat. Voila qui aurait tout de même dû tempérer l’enthousiasme des personnes s’étant empressées de crier au génie de Greenpeace. Il s’agit d’un non-renouvellement de contrat. Le contrat va donc être honoré jusqu’au bout. Et surtout, ce « en l’état actuel des choses », me laisse à penser que beaucoup de choses peuvent encore se passer d’ici la fin du contrat…

Mais tout de même. Cela reste significatif que LEGO se soit senti obligé de faire une telle déclaration suite à des pressions de Greenpeace. Plus intéressant encore, cela pose une question qui sera, à mon avis, de plus en plus d’actualité: certaines entreprises vont-elles devenir des « pestiférées », avec lesquelles plus personnes ne voudra s’associer, à cause de leurs agissements, voire même de leur core business? Waitrose avait déjà, en 2012, mis un frein à son partenariat avec Shell; et Google s’est récemment distancié d’ALEC, un groupe politique américain que l’on peut qualifier de climato-sceptique.

La responsabilité, le rôle citoyen des entreprise peut aussi se manifester de cette manière. Elles peuvent aussi quitter la table de réunion, ou la table de négociation, si les activités de leurs partenaires ne leur plaisent pas et ainsi faire pression sur eux. Car la vraie question reste toujours la même: et alors? Est-ce que les menaces de LEGO vont faire reculer Shell sur ce dossier des forages en Arctique? Cela reste à prouver.

Interview – Pumpipumpe et l’économie du partage

00pumpipumpe_LogoAujourd’hui, j’ai le plaisir de poser quelques questions à Sabine Hirsig, de Pumpipumpe – à prononcer « Poumpipoumpé », pour nos lecteurs n’ayant pas de notions d’allemand!

Pumpipumpe, qu’est-ce que ça veut dire? « Prête-moi ta pompe », et ça résume très bien ce qu’ils proposent. Sur leur site, vous pouvez passer commande de toutes sortes d’autocollants représentant des objets (pompe à vélo, mixer, tente, livres, etc.), autocollants que vous pourrez coller sur votre boîte aux lettres. Pour quoi faire? Tout simplement pour signaler à vos voisins quels sont les objets que vous êtes disposés à prêter. Simple, et génial!

Travaillant beaucoup sur l’économie du partage en ce moment, c’est tout naturellement que j’ai contacté Pumpipumpe (leur page Facebook ici) pour leur proposer un interview. Sabine Hirsig a très gentiment répondu aux questions ci-dessous.

Qu’est-ce qui vous a amené à lancer ce projet?

Le départ de notre projet s’est fait sur plusieurs observations. Tout d’abord, celle selon laquelle nous possédons beaucoup de choses, voire trop! Cette multiplication d’objets mène à un certain encombrement. De plus, la plupart de ces objets que nous possédons ne sont finalement que très peu utilisés. L’idée nous est donc venue qu’il serait bon de partager ces objets entre voisins, dans un esprit de proximité.
Une autre observation que nous avons faite est que l’on connait peu nos voisins! Les gens ont souvent peur d’aller parler à des inconnus, et encore plus d’aller demander à son voisin s’il a un mixer à nous prêter. Nous avons donc voulu encourager les rencontres entre personnes vivant dans une certaine proximité.
Enfin, nous avons constaté que des plateformes d’échanges existaient déjà sur internet, mais nous avons voulu faire quelque chose de concret, local, et « offline »!

Selon vous, l’économie du partage est-elle sociale avant d’être économique?

Nous ne cherchons pas à mettre l’accent sur l’une ou l’autre des dimensions du développement durable. Ce que nous cherchons avant tout, c’est à atteindre les personnes de façon sympathique. Nous voulons qu’un maximum de personnes s’identifient à notre démarche; et souhaitons susciter la communication entre voisins.
C’est aussi dans cet esprit de rapprocher les gens que nous proposons nos autocollants gratuitement: pour que le projet se répande de manière locale. D’abord dans une rue, c’était notre objectif de départ, puis le projet a pris une toute autre dimension, internationale! Par la gratuité, nous voulions éviter un maximum d’obstacles dans la diffusion de nos autocollants. C’est plutôt réussi!

Avez-vous envisagé de proposer des autocollants portant non pas sur des objets mais sur des choses intangibles (compétences, cours, baby-sitting, etc.)?

Nous avons reçu beaucoup de demandes allant dans ce sens! Les gens nous ont demandé de leur envoyer des autocollants personnalisés: pour des compétences spécifiques, pour des « bras forts », pour promener un chien, ou simplement pour du temps libre!
Toutefois, pour l’instant, nous aimerions nous concentrer sur les objets. Nous pensons aussi que l’échange de ce genre de service relève du spontané, que cela doit survenir dans la discussion. Une discussion peut-être suscitée par l’échange d’objets!

Avez-vous eu des contacts avec des entreprises intéressées à des partenariats?

Nous avons eu des contacts, mais rien de concret pour l’instant. De nombreuses entreprises sont intéressées par ce que nous faisons! Nous avons par exemple été contactés par un fabricant de boîtes aux lettres, qui aimerait associer son produit au nôtre.
Nous avons aussi établi un partenariat avec l’entreprise LifeThek (bibliothèque d’objets de la vie de tous les jours), à Hambourg, qui nous aide à diffuser nos autocollants en Allemagne.
Mais il est vrai que cette économie du partage est sans doute une direction que devrons prendre les entreprises. Les gens ne veulent plus posséder: il veulent avoir accès à des choses, à des services, sans nécessairement « avoir » l’objet en question. Ce qui compte de plus en plus, c’est l’expérience de l’utilisation.
Dans le même ordre d’idée, de plus en plus de gens ne cherchent pas à montrer leur statut social à travers ce qu’ils possèdent. Ce qui compte vraiment, c’est l’expérience que l’on a, que l’on vit.

En admettant que vous n’ayez aucune contrainte (argent, temps, etc.), quel projet lanceriez-vous?

Nous avons vraiment été surpris par le succès de notre projet. Le nombre de retours positifs, de commentaires enthousiastes est purement incroyable! A cette occasion, nous avons découvert cette « sharing economy ». Nous avons pu constater qu’il s’agit d’un véritable courant de pensée, qui va au-delà de notre intuition selon laquelle nous n’avons pas besoin de posséder tous ces objets et qu’il serait sympathique de partager avec ses voisins.
Sur la base de ça, les perspectives qui s’ouvrent sont immenses! Nous aimerions continuer à explorer cette économie du partage, car il y a plein d’autres choses à faire! Nous aimerions aussi garder cette ligne de conduite qui est la nôtre: faire des projets simples et faciles à mettre en place. Pumpipumpe est une idée toute simple, et elle a eu beaucoup de succès. Les deux choses sont liées, c’est certain!

Merci, Sabine! J’espère que vous, lectrices et lecteurs, avez eu autant de plaisir à lire cet interview que moi à le mener.
Avant de terminer, sachez que Pumpipumpe est à la recherche de sponsors, partenaires ou simplement donateurs. N’oubliez pas que leurs autocollants sont gratuits! Alors si vous connaissez quelqu’un qui pourrait être intéressé à faire un partenariat avec eux, faites-moi un petit message et je vous mettrai en contact avec Sabine; ou envoyez-leur directement un message!

Services rendus par les écosystèmes: quelle valeur pour les entreprises?

Dans le cadre d’une étude désormais célèbre, publiée en 1997, Robert Costanza et d’autres auteurs ont tenté de donner une valeur économique aux services rendus à l’humanité par les écosystèmes de la planète (régulation de la composition de l’atmosphère, pollinisation, divertissement, etc.). Les chiffres avancés en 1997 estimaient à 33’000 milliards de dollars américains par an la totalité de ces services. A titre de comparaison, le PIB mondial à la même époque était évalué à 18’000 milliards de dollars américains[1].Pollinisation

Ce qui en découle est donc clair: les écosystèmes de la planète nous rendent des services dont on ne saurait se passer, et il convient donc d’accorder une grande priorité à la préservation de ces services. Or, ce n’est pas le cas. Selon Johan Rockström, trois des neufs secteurs nécessitant de manière urgente une définition des limites planétaires[2] auraient déjà connu un dépassement de leur seuil critique à cause des activités humaines: le changement climatique, la perte de biodiversité, et la production excessive d’azote.

La question que j’aimerais poser dans cet article est celle de savoir ce que pourraient faire les entreprises de tels chiffres. Est-ce qu’une entreprise devrait tenter d’estimer la part de son business qu’elle doit aux services rendus par les écosystèmes – et qu’elles ne paie à-priori pas. Peut-être qu’en prenant conscience de cette valeur, les dirigeants de l’entreprise seraient incités à prendre des mesures pour préserver la disponibilité et la qualité de ces services.

Il ne s’agit pas ici d’avoir un discours moralisateur disant aux entreprises que sans la nature, elles n’existeraient certainement pas, mais plutôt de réfléchir en quoi ce genre d’information devrait être pris en compte dans la stratégie de l’entreprise. De réfléchir à la plus-value qu’une telle information pourrait apporter aux dirigeants d’une entreprise.

Des suggestions?


[1] D’autres études similaires ont été réalisées ultérieurement et les résultats de celles-ci restent dans le même ordre de grandeur.

[2] Ces 9 secteurs sont: le changement climatique, la perte de biodiversité, l’excès de production d’azote et de phosphate, la diminution de la couche d’ozone, l’acidification des océans, la consommation mondiale d’eau douce, les changements d’occupation des sols, la pollution de l’air, et la pollution chimique.

Economie de la fonctionnalité: un pas de plus vers une vraie responsabilité sociale?

Dans le cadre de mes recherches à l’Université de Genève, je travaille beaucoup sur les concepts d’écologie humaine, d’économie écologique, ou encore d’économie circulaire.

L’un des aspects très intéressants de ces domaines d’étude est celui de l’économie de la fonctionnalité. Dans l’économie de la fonctionnalité, au lieu d’acheter un bien, on achète le service qu’il rend. Par exemple, au lieu d’acheter une machine à laver, on achète le service de « lavage de linge ». La machine, elle, reste la propriété de l’entreprise. L’entretien et les réparations font partie du contrat. A la fin du contrat (x années d’utilisation, x lavages, etc.), l’entreprise récupère son objet.Recycle

Dès lors, l’entreprise conserve les matières premières composant l’objet en question. Elle est donc incitée à proposer des machines solides, dont les pièces se remplacent aisément, sont facilement recyclables, sans produits toxiques, etc. Quitte à récupérer des biens, autant qu’ils soient réutilisables, non?

En soi, ce n’est pas une idée complètement révolutionnaire. Cela existe déjà pour les voitures, par exemple. Mais concevoir une économie basée entièrement sur cette idée est très novateur.

Du point de vue des entreprise, il s’agirait de revoir complètement leur business model. Il ne s’agirait plus de vendre un maximum d’objets, mais de les « louer ». Et ces objets, comme évoqué plus haut, devraient avoir des caractéristiques de durabilité très forte.

Et si c’était cela, la vraie responsabilité sociale? Non pas proposer les mêmes produits, mais plus verts, plus équitables, mais repenser complètement sa façon de faire des affaires?

J’aimerais explorer ces idées de nouveaux modèles économiques – et surtout leurs applications concrètes pour la RSE – dans les semaines à venir!