Bien-être – Croissance – Partie I

Il y a quelques temps, j’écrivais un bref article sur nos besoins, la notion du bien-être, et notre incapacité à le mesurer ou le déterminer – et à quel point nous aurions besoin de nous questionner sur notre bien-être et ce qui le compose à une période où nous devons nous passer d’un certain nombre de produits ou de services.

J’ai donc voulu reprendre quelque notes qui restaient au fond d’un tiroir, en espérant que cela apporter matière à discussion. Je le fais sans grande prétention, car il s’agit plutôt d’éléments descriptifs.

L’un des postulats forts de l’économie écologique est de remettre en cause l’utilisation de la croissance comme mesure du bien-être. De manière générale, cela se traduit par la recherche d’alternatives au PIB comme indicateur du développement et du bien-être d’un pays ou d’une région donnée.

Selon l’Office Fédéral de la Statistique (OFS), le PIB se définit comme « une mesure de la performance d’une économie nationale. Il mesure la valeur des biens et services produits dans le pays pour autant qu’ils ne soient consommés pour produire d’autres biens et services, autrement dit, il définit la valeur ajoutée. »[1]

Le PIB est composé d’une addition des éléments suivants : consommation, investissements, dépenses gouvernementales, et exportations. A ces éléments, on soustrait les importations et l’on obtient ainsi le PIB.

Historiquement, Adam Smith avait déjà posé la question de savoir s’il existe une différence entre une simple transaction monétaire et une véritable adjonction au bien-être d’une nation. Plus tard, Alfred Marshall a déclaré que l’utilité, plutôt que la tangibilité, devait être considérée comme le véritable standard de production et de richesse; impliquant de ce fait que l’importance économique d’une chose se trouve non pas dans sa nature mais simplement dans son prix sur le marché.

Les exemples sont nombreux et nous n’allons pas tous les énumérer ici; le fait est que la question de la mesure du bien-être a été posée depuis plusieurs siècles, et que les réponses apportées ont été variées.

Plus récemment, les critiques à l’égard de la croissance économique comme instrument de mesure du bien-être se sont fait entendre – et se sont principalement cristallisées autour du PIB. L’argument de base est celui déjà évoqué plus haut, à savoir que le PIB n’a dès le départ nullement vocation à mesurer le bien-être : c’est un instrument de mesure de l’activité économique. En allant plus loin, on peut identifier 4 problèmes avec le PIB :

  • Il interprète toute dépense comme étant positive et ne distingue pas les activités génératrices de bien-être des activités réductrices de bien-être. Une marée noire augmente le PIB par le simple fait que des individus vont être engagés pour nettoyer les côtes.
  • Le PIB ne prend pas en compte les « événements qui améliorent réellement le bien-être dès lors qu’ils n’apparaissent pas sur le marché»[2]. Par exemple,  la simple action de récolter des légumes dans son propre jardin potager pour en faire un repas n’est pas incluse dans le calcul du PIB, alors que l’achat d’un repas similaire dans un supermarché le sera. Le volontariat ne sera pas non plus pris en compte.
  • Les services rendus par les écosystèmes (pollinisation, régulation de l’atmosphère, etc.) n’apparaissent pas non plus dans le PIB.
  • Le PIB ne tient pas compte des inégalités de revenus entre les individus, qui ont pourtant un impact important sur le bien-être.

Un point sur lequel s’accordent plusieurs auteurs est qu’il existe généralement une corrélation positive entre croissance du PIB et augmentation du bien-être, mais qu’il n’y a pas pour autant de lien de causalité directe. Une étude de l’OCDE a conclu qu’une économie « plus riche sera mieux à même de créer et de préserver les autres conditions de nature à améliorer le bien-être, notamment un environnement sain, la possibilité pour l’individu moyen d’accomplir au moins 10 années d’études et la probabilité de mener une vie relativement longue en bonne santé. »[3] En d’autres termes, un pays présentant un PIB élevé est davantage susceptible de proposer à ses habitants des conditions nécessaires au bien-être (prospérité, santé, bonheur), mais le PIB lui-même n’est pas directement synonyme de bien-être.

Même ce lien indirect est parfois remis en cause. Herman Daly va jusqu’à parler de « croissance non-économique » ou de « croissance non-rentable ». Cet auteur a en effet mené plusieurs études sur la relation entre croissance et bien-être. Dans son ouvrage Ecological Economics – Principles and Applications, il montre la relation entre le Produit National Brut (PNB)[4] et l’Index of Sustainable Economic Welfare (ISEW)[5] en s’appuyant sur différentes études. Il explique notamment que si croissance du PNB et croissance de l’ISEW sont positivement corrélés aux Etats-Unis, cette corrélation est faible. Elle devient même non-existante, voire négative dès les années 1980. Daly en conclut que le « bénéfice » de la croissance à travers lequel on justifie habituellement le sacrifice de l’environnement et du bien-être social n’existe probablement pas.[6]

Dans le même ordre d’idée, Manfred Max-Neef – sur les théories duquel s’appuie Herman Daly – avance l’hypothèse d’un seuil – « Threshold Hypothesis » – selon laquelle il semblerait que pour chaque société existe une période durant laquelle la croissance économique, telle qu’on la mesure habituellement, apporte une amélioration de la qualité de vie, mais seulement jusqu’à un certain point ; point au-delà duquel, s’il y a davantage de croissance économique, la qualité de vie commence à se détériorer.[7]

Dès lors, si la croissance économique ne peut être utilisée comme une mesure du bien-être, quels indicateurs peut-on retenir ? De nombreuses propositions ont été faites, nous nous pencherons ici sur deux des principales d’entre elles ; à savoir l’Indice de Développement Humain (IDH) et l’Indice de Progrès Véritable (IPV).

A suivre.


[1] Site de l’OFS, http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/04/02/01.html (consulté le 13.04.2021).

[2] COSTANZA, Robert, et al., Vivement 2050! Programme pour une économie soutenable et désirable, p.54.

[3] BOARINI, Romina, JOHANSSON, Asa, MIRA D’ERCOLE, Marco, Les indicateurs alternatifs du bien-être, p.7.

[4] L’utilisation du PNB comme unité de mesure peut être surprenante, tant il est vrai que le PNB n’est plus utilisé de nos jours pour mesurer l’activité économique. Ce choix se justifie néanmoins par le fait que l’étude fait référence à une longue période dans le temps, remontant à une époque où l’utilisation du PNB comme outil de mesure était courante.

[5] L’ISEW – IBED en français, pour Indice de Bien Être Durable, est un indice créé en 1989 par John Cobb et Herman Daly. Son fonctionnement est relativement similaire à celui de l’IPV – également proposé par John Cobb – décrit plus loin.

[6] DALY, Herman, FARLEY Joshua, Ecological Economics, Principles and Applications, p.234.

[7] MAX-NEEF, Manfred, Economic growth and quality of life : a threshold hypothesis, p.117.

Non-essentiel – PIB – Bonheur

Alors qu’en Suisse nous sommes entrés depuis lundi dans une nouvelle phase de semi-confinement, j’ai été amené à m’interroger sur la notion de « commerces non-essentiels ». En effet, seuls les commerces jugés comme tels doivent fermer. Le débat fait bien sûr rage autour de la question de savoir ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas. Les fleuristes peuvent continuer à exercer, pas les libraires, par exemple.

J’avais lu sur Twitter quelqu’un qui disait comprendre à quel point il peut être difficile pour un commerçant de s’entendre dire que son commerce est non-essentiel. Ce peut être le projet de toute une vie, c’est dur voire inacceptable de l’entendre.

J’avoue avoir pour ma part une vision certes empathique mais aussi pragmatique. Sans doute que mon expérience dans la durabilité couplée à mon approche relativement minimaliste de la vie me font adopter cette position. Selon moi, il existe bel et bien des commerces non-essentiels. J’ai toujours en tête une enseigne se trouvant sur le chemin me menant de la gare à mon bureau: on y trouve principalement trois produits. Des trottinettes, des cigarettes électroniques, et des hand-spinners…Je ne pense pas que la fermeture de ce magasin rendra la population genevoise malheureuse.

Attention, je dis bien qu’il existe des commerces non-essentiels, mais aussi que les personnes y travaillant sont, elles, absolument essentielles. L’Etat se doit de les prendre en charge.

Ce qui m’amène à m’interroger aujourd’hui, c’est la difficulté que nous avons à nous mettre d’accord sur ce qui est essentiel ou non. Je le disais en introduction, les fleuristes peuvent continuer leur activité. J’en suis d’ailleurs ravi: c’est la reconnaissance que nous avons essentiellement besoin d’amener du beau, de la couleur dans nos habitats, mais aussi que les plantes, par leur présence contribuent à notre bien-être. Par contre, les librairies sont fermées. Lire un bon livre ne serait pas essentiel?! J’en doute fortement. Mais je reconnais aussi que c’est subjectif.

Hiérarchiser les besoins, Maslow l’a fait il y a bien longtemps. Et il faut dire que lorsque l’on débat de l’importance des fleuristes face à celle des libraires, l’on se trouve dans le haut de sa pyramide. Des problèmes de riches, des first-world problems. Mais malgré l’ancienneté de ces théories, on ne s’en sort pas.

Mon intuition est qu’il nous manque une mesure, un indicateur de ce qui nous rend vraiment heureux, de ce qui nous rend vraiment humains. De nombreux débats ont déjà été menés sur le non-sens qu’est le PIB comme mesure de la bien-portance d’un Etat, et le bonheur national brut du Bhoutan a été cité en exemple maintes et maintes fois.

Mais justement, au regard de notre situation, ne serait-ce pas le bon moment de relancer ce débat? Etablir, dans les grandes lignes du moins, ce qui contribue au bien-être national/régional/global? Avoir une théorie générale du bien-être, et appuyer dessus les décisions politiques y compris et surtout en temps de crise. Ce serait un choix fort. Un choix sans doute critiqué car il voudrait faire de quelque chose de subjectif – le bien-être – une base objective de décision. Mais nous devons avancer, en tant que communauté, et profiter de cette crise pour reconstruire de nouvelles bases. Bien au-delà d’un indicateur, c’est un concept de bien-être qu’il nous manque. A nous de le définir, dès à présent!